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Quand tu as installé Chrome, il t'a proposé de te connecter avec ton compte Google. Tu as dit oui. Ça synchronisait tes favoris, c'était pratique.
Ce jour-là, tu ne t'es pas connecté à un site. Tu as donné à une entreprise le journal complet de ce que tu fais en ligne.
Et depuis, tout vit au même endroit : ta banque, ton mail perso, ton mail pro, tes comptes clients, Amazon, tes réseaux. Un seul navigateur, une seule identité, un seul historique. C'est le réglage par défaut de presque tout le monde, moi compris pendant des années.
Du coup je me suis posé la question sérieusement. Cet article explique pourquoi j'ai changé. La partie 2, en ligne lundi prochain, montre comment.
Ce que tes données servent à faire
Il y a deux usages, et ils n'ont pas le même effet sur ta vie.
Le premier, c'est te faire consommer. Plus le modèle qu'on a de toi est précis, plus la publicité qu'on te montre tombe au bon moment. Ce n'est pas une pub au hasard qu'on te met sous les yeux, c'est celle qui correspond à ce que tu cherchais la semaine dernière, dans l'humeur où tu es ce soir. Au début l'algorithme te donne ce que tu veux. Ensuite il l'anticipe. Ensuite il le façonne.
Ça reste discret, et c'est précisément le problème : tu ne vis pas ça comme une contrainte, tu le vis comme un besoin. Personnellement je ne veux pas être poussé à consommer plus, donc je préfère qu'on ait moins de matière pour le faire.
Le second, c'est t'identifier pour t'influencer. Là on ne te vend plus un objet, on oriente ce que tu penses. Dans l'affaire Cambridge Analytica, environ 87 millions de profils Facebook ont été récoltés via un simple quiz de personnalité, transformés en modèles psychologiques individuels, puis utilisés pour servir à chaque électeur le message calibré sur ses leviers propres. Peur, conformisme, ouverture, selon le profil. Plus de 200 campagnes électorales dans plus de 30 pays.
Le problème n'est pas qu'on te lise. C'est que plus tu es prévisible, plus tu es orientable, et que ça ne demande jamais ton accord.
C'est exactement le sujet du livre S'anomaliser d'Étienne Le Reun. Sa thèse en une phrase : face à une machine qui vit de te prédire, la parade n'est pas de disparaître, c'est de devenir moins lisible. Séparer ses identités, c'est la version technique et accessible de cette idée.
La deuxième raison, qui ne demande aucune conviction
Admettons que le profilage te laisse indifférent. Il reste un argument purement pratique.
Tout au même endroit, ça veut dire que le jour où quelque chose tourne mal, tout part ensemble. Un compte principal compromis, et c'est ton mail, tes fichiers, ton historique et tes sessions ouvertes d'un seul coup.
Séparé, tu perds une tranche. Le reste tient.

Je détaillerai dans la partie 2 ce que cette séparation protège vraiment, et surtout où elle s'arrête, parce qu'elle a une limite nette que peu d'articles mentionnent.
Et tes mots de passe enregistrés dans le navigateur
Petit détour, parce que c'est le même réflexe de commodité que la connexion au navigateur.
Quand ton navigateur retient tes mots de passe, il les garde chiffrés, mais avec une clé qui vit sur la même machine et qui est accessible dès qu'on a la main sur ta session. Le navigateur protège contre quelqu'un qui lirait le fichier, pas contre un programme qui tourne sous ton compte. Et le jour où ça arrive, c'est l'intégralité de tes identifiants qui part, pas un seul. NB : l'ANSSI ne déconseille plus formellement cette fonction, elle a assoupli sa position en 2021 pour privilégier l'adoption réelle des bonnes pratiques plutôt que l'interdiction. Mais sa recommandation reste un coffre-fort dédié, et elle cite nommément KeePass. Elle a d'ailleurs fait certifier KeePassXC en novembre 2025, ce qui est assez rare pour être signalé.
C'est ce que j'utilise. Les mots de passe vivent dans le coffre, le navigateur ne retient rien, et une extension fait le pont quand j'en ai besoin (extension Keepass)
Pourquoi sortir de Chrome

Avant même de parler d'organisation, il y a une décision en amont, et elle conditionne tout le reste. Elle porte sur le moteur de rendu, c'est-à-dire le programme qui transforme le code d'une page en ce que tu vois à l'écran. C'est le coeur du navigateur, et il n'en existe que trois dans le monde.
Chrome, Edge, Opera, Vivaldi et Brave tournent tous sur le même, Chromium, développé par Google. Une entreprise dont le métier est la publicité ciblée.
Le conflit d'intérêt est devenu concret : en changeant le format de ses extensions, Chrome a bridé uBlock Origin, le meilleur bloqueur de traqueurs. Autrement dit, le navigateur décide de ce que tu as le droit de bloquer, et il appartient à celui qui vit de ce que tu bloques.
La différence n'est pas théorique, elle est visible dans la liste de tes extensions.

L'alternative, c'est Gecko, le moteur de Firefox. C'est le dernier grand moteur indépendant, et le seul à supporter encore uBlock Origin en version complète. Firefox tourne dessus, ainsi que ses dérivés.
Et le moteur de recherche, tant qu'on y est
C'est la question qui vient juste après, parce que changer de navigateur sans changer de moteur revient à garder le principal canal de collecte.
Trois options se tiennent, et il faut savoir ce qu'on achète.
Startpage te sert les résultats de Google, mais anonymisés : il fait la requête à ta place, Google ne voit ni ton adresse IP ni ton identité. C'est le Google sans Google, et c'est le choix à tester en premier si tu trouves les autres faibles.
Brave Search a son propre index, ni Google ni Bing. C'est le seul de la liste à ne dépendre de personne, ce qui est un vrai argument de fond, avec un cran en moins sur les recherches très pointues.
DuckDuckGo s'appuie en grande partie sur l'index de Bing. Autant le dire clairement : si tu trouves Bing faible, DuckDuckGo te fera le même effet, c'est Bing avec une couche de confidentialité, pas un meilleur moteur.
C'est pourtant celui que j'utilise. Pour la navigation courante il fait le travail, il est intégré partout, et quand une recherche ne donne rien je bascule ponctuellement ailleurs. C'est un compromis assumé entre qualité brute et friction quotidienne, et c'est souvent comme ça qu'on choisit un outil qu'on utilise cinquante fois par jour.
Une option existe pour les curieux : un métamoteur auto-hébergé, qui interroge plusieurs moteurs à ta place et agrège. Sur le papier c'est idéal, en pratique son anonymat vient du mélange de trafic, donc sur une instance à un seul utilisateur toutes les requêtes partent de la même adresse et les moteurs interrogés la bloquent rapidement. Bon outil pour alimenter des automatisations, mauvais remplaçant d'un moteur personnel.
Pourquoi je garde quand même un Chromium
Sortir de Chrome ne veut pas dire supprimer tout Chromium de sa machine. J'ai gardé Brave, et pas par nostalgie.
D'abord parce que ce n'est pas Chrome. Brave bloque les publicités et les traqueurs nativement, sans extension à installer. Il ne te propose pas de te connecter avec un compte Google, et il retire une partie de ce que Chromium renvoie chez Google. Sur une base identique, le réglage par défaut n'a rien à voir.
Ensuite parce qu'il y a trois cas où un Chromium reste nécessaire.
L'automatisation. Les outils qui pilotent un navigateur passent par une extension Chrome, et il n'existe pas d'équivalent côté Gecko. C'est le cas de celui que j'utilise pour faire faire des choses à une IA dans mon navigateur. Il tourne dans Brave, et nulle part ailleurs.
Certaines extensions n'existent que sur Chromium, ou y fonctionnent mieux. Le catalogue est plus fourni, c'est un fait.
Quelques sites refusent encore de fonctionner correctement sur Firefox. C'est devenu rare, mais ça arrive, et quand ça arrive tu veux juste finir ce que tu faisais.
Résultat : j'ouvre Brave de temps en temps, pour des raisons précises, et je le referme. Ce n'est pas mon navigateur, c'est mon outil de secours.
Une précision qui compte pour la cohérence : mon automatisation tourne dans Brave, donc je n'y mettrai jamais de portefeuille crypto. Une extension qui peut piloter mes pages et un portefeuille dans le même navigateur, c'est la combinaison à éviter. J'y reviens dans la partie 2.
Les mentions spéciales, que je n'utilise pas
Autant le dire plutôt que d'empiler des noms pour faire sérieux.
Mullvad Browser et Tor répondent à un besoin différent de tout ce qui précède : ne pas être identifiable du tout. Là où séparer ses identités réduit la matière qu'on a sur toi, eux cherchent à te rendre indistinguable des autres utilisateurs. Tor fait transiter ta connexion par plusieurs relais dont aucun ne connaît le trajet complet. Mullvad Browser applique la même stratégie d'uniformisation d'empreinte, sans le réseau Tor.
Je les ai documentés, je ne les utilise pas. Je n'en ai pas l'usage aujourd'hui, et un outil qu'on sort une fois par an, on le sort mal. Même chose côté VPN, le mien me sert au streaming, pas à la vie privée, et je ne vais pas prétendre le contraire.
Ça ne veut pas dire qu'ils ne servent à rien. Ça veut dire qu'ils répondent à une menace que je n'ai pas, et que les adopter par principe m'aurait donné une fausse impression de sécurité.
Le premier geste, qui prend deux minutes
Si tu ne fais qu'une chose après avoir lu ça : déconnecte ton compte Google de ton navigateur. Pas de tes sites, du navigateur lui-même. C'est le lien le plus large, et c'est celui qu'on a accepté sans y penser.
Ensuite, installe un navigateur sur Gecko. Tu récupères au passage le vrai uBlock Origin.
Le reste, séparer concrètement ses identités sans que ça devienne une corvée, c'est le sujet de la partie 2, conteneurs et espaces, en ligne lundi prochain.
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