Table des matières
Dans la partie précédente, j'expliquais pourquoi tout mettre dans le même navigateur pose problème, et pourquoi la première décision est de quitter Chromium.
Reste le plus intéressant : comment on sépare ses identités sans que ça devienne une corvée qu'on abandonne au bout d'une semaine. Parce que c'est exactement ce qui m'est arrivé la première fois.
Ce que ton navigateur fait déjà tout seul
Autant ne pas perdre de temps à refaire l'existant.
D'abord un mot sur les cookies, puisque tout tourne autour d'eux. Un cookie est un petit fichier qu'un site dépose dans ton navigateur pour te reconnaître à ta prochaine visite. C'est ce qui fait que tu restes connecté à ton mail sans retaper ton mot de passe. Utile, et pas le problème en soi.
Le problème, ce sont les cookies tiers : ceux déposés non pas par le site que tu visites, mais par un service tierce partie embarqué dedans, un bouton de partage, une régie publicitaire, un outil de mesure d'audience. Comme le même service est présent sur des milliers de sites, il pouvait historiquement te reconnaître partout et reconstituer ton parcours complet.
Ça, c'est réglé. Depuis quelques années, Firefox cloisonne automatiquement tous les cookies tiers site par site. Le traqueur présent sur un site marchand et le même traqueur présent sur un autre n'ont plus le même pot. Ils ne peuvent plus te recouper.
Donc non, regrouper des sites dans un même espace ne les rend pas corrélables. La moitié des conseils qu'on lit en ligne datent d'avant ce changement.
Ce qui reste exploitable, c'est le compte connecté. Un site qui affiche un bouton « continuer avec Google », un lecteur vidéo ou un widget peut interroger ta session ouverte. Là, ce n'est plus un identifiant anonyme qu'on recoupe, c'est ton nom qu'on lit.
C'est donc ça qu'il faut séparer : pas les sites, les comptes.
Et les bandeaux cookies, alors
Tant qu'on y est, la question que tout le monde se pose trente fois par jour.
Refuse les cookies optionnels, systématiquement. Et la raison est plus simple qu'on ne croit : refuser ne casse rien.
Les cookies qui font fonctionner le site, ta session, ton panier, le fait de rester connecté, sont classés « nécessaires ». Ils ne sont pas dans le choix, ils sont déposés quoi qu'il arrive. Le bandeau ne porte que sur les cookies publicitaires et de mesure d'audience, dont tu ne tires aucun bénéfice. Il n'y a pas d'arbitrage confort contre vie privée, il n'y a qu'un camp qui y gagne.
Regarde d'ailleurs comment ces bandeaux sont construits. « Tout accepter » en couleur, bien visible, souvent en premier. Le refus en gris pâle, plus petit, parfois caché derrière un second écran de réglages. Le choix est légalement obligatoire, sa présentation ne l'est pas, et ce déséquilibre est fabriqué pour que tu cliques en haut sans réfléchir.
Sois lucide sur le gain, cela dit. Avec le cloisonnement automatique des cookies tiers dont je viens de parler, l'essentiel du pistage inter-sites est déjà neutralisé, que tu acceptes ou non. Ce que le refus ajoute, c'est le blocage des mesures d'audience en première partie, celles que le partitionnement ne touche pas. C'est modeste, mais c'est gratuit.
Là où ça compte vraiment, c'est sur un site où tu es connecté. Là, ce ne sont plus des identifiants anonymes, c'est ton compte qui alimente ton profil.
Si cliquer trente fois par jour t'épuise, des extensions répondent automatiquement en refusant tout. Mais applique-leur ce qu'on verra plus loin : une extension voit tout ce qui se passe dans ton navigateur. Pour un gain de confort, c'est un arbitrage à faire en conscience.
Les conteneurs : plusieurs navigateurs dans un seul

Deux mots vont revenir dans tout ce qui suit, et ils sont faciles à confondre. Autant poser la différence tout de suite, en une phrase.
Le conteneur, c'est qui tu es pour le site. L'espace, c'est où tu travailles, et il décide qui tu es par défaut.
Commençons par le conteneur, parce qu'il existe depuis des années dans Firefox et que presque personne ne le connaît.
Aujourd'hui, quand tu ouvres ton navigateur, tu as un seul trousseau de clés. Chaque site que tu visites reçoit les clés qui le concernent, et comme tout est dans le même trousseau, un site qui a le droit de fouiller un peu peut deviner ce qu'il y a d'autre dedans. Tu es connecté à ton compte Google, donc n'importe quel site qui embarque un service Google sait que c'est toi.
Un conteneur, c'est un deuxième trousseau. Puis un troisième. Chaque onglet est rattaché à l'un d'eux, et un site ne voit que le trousseau de l'onglet dans lequel il s'exécute. Les autres n'existent pas pour lui.

Concrètement, ça veut dire que tu peux être connecté à deux comptes Google en même temps, dans deux onglets côte à côte, sans qu'ils se voient. Ce que ni la navigation privée ni un second navigateur ne te donnent aussi simplement.
Tu crées donc un conteneur par identité : perso, pro, chaque client, et un pour la banque. Et tu peux épingler un site à un conteneur une fois pour toutes : ta banque s'ouvrira toujours dans le bon, quel que soit le lien sur lequel tu as cliqué.
La règle qui évite l'erreur classique : un conteneur se définit par l'identité qu'il enferme, jamais par le thème des sites. J'avais créé un conteneur « Media » avec YouTube et mes réseaux sociaux. Ce n'était pas une identité, c'était un rayon de supermarché. Pire, il faisait cohabiter mon compte Google avec exactement les sites capables de l'interroger. Je l'ai dissous.
Ce qu'un conteneur ne protège pas
C'est la partie que la plupart des articles oublient, et c'est pourtant celle qui évite de se croire protégé à tort.
Un conteneur limite ce qu'une page peut atteindre. Un script malveillant sur un site, un module publicitaire compromis, une page qui tente de lire ce qui traîne : tout ça ne voit que le conteneur dans lequel il s'exécute. C'est un vrai gain, et c'est pour ça que je garde ma banque dans un conteneur qui ne contient rien d'autre.
En revanche, un conteneur ne sépare pas tes extensions. Elles vivent au niveau du navigateur, et une extension a accès à tout. Si l'une d'elles est compromise ou rachetée par quelqu'un de mal intentionné, ça arrive régulièrement, la séparation de tes identités ne t'aide en rien.

Autant le dire clairement pour les portefeuilles crypto, qui sont justement des extensions : les conteneurs ne les protègent pas. Si c'est ton sujet, il faut un cran au-dessus, un profil de navigateur séparé, parce que le profil sépare les extensions là où le conteneur ne sépare que les sessions. Et pour des montants qui comptent, ça se règle sur un appareil dédié, pas dans un navigateur.
Règle qui en découle : jamais un portefeuille dans le même profil qu'une extension capable de piloter tes pages.
L'autre limite, dont personne ne parle : ton empreinte
Il existe une façon de te suivre qui ne passe par aucun cookie, et donc qu'aucun conteneur n'arrête.
Reprenons l'image de tout à l'heure. Un cookie, c'est un badge qu'on te colle dessus. Tu peux le jeter, en changer, en avoir un différent par conteneur. Une empreinte de navigateur, c'est te reconnaître à ta silhouette. Tu as beau changer de badge, ta démarche reste la même.
Concrètement, chaque site que tu visites peut lire des dizaines de détails sur ta configuration : la taille exacte de ta fenêtre, ta carte graphique, la liste de tes polices installées, ton fuseau horaire, ta langue, la façon dont ton navigateur dessine une image de test. Pris isolément, rien de secret. Combinés, ils forment une signature souvent unique parmi des millions d'utilisateurs.
Et cette signature est la même dans tous tes conteneurs, puisque c'est le même navigateur sur la même machine. Ton adresse IP aussi, d'ailleurs.
Le paradoxe qui surprend tout le monde : plus tu personnalises ton navigateur, plus tu es reconnaissable. Installer vingt extensions, des polices rares et des réglages exotiques ne te rend pas discret, ça te rend unique. C'est exactement pour ça que les navigateurs conçus pour l'anonymat, dont j'ai parlé dans la partie 1, ne cherchent pas à te durcir mais à te rendre identique aux autres.
Est-ce que ça annule tout ce qui précède ? Non, et la nuance compte. Une empreinte permet de supposer que deux visites viennent du même appareil. Un compte connecté permet de savoir que c'est toi, avec ton nom, ton adresse mail et ton historique d'achats. La première donne un soupçon probabiliste, le second donne une certitude nominative.
Séparer ses identités ne te rend donc pas invisible. Ça enlève la certitude, et ça laisse le soupçon. C'est déjà énorme, mais il faut savoir où ça s'arrête.
Le problème des conteneurs
Ça marche. Mais il faut y penser à chaque onglet.
Et une protection à laquelle il faut penser, on finit par l'oublier. J'ai vécu le résultat : six conteneurs bien séparés, et 96 onglets à plat dans la même barre, dont 42 rien que pour le développement. Mes identités étaient cloisonnées pour les sites et totalement illisibles pour moi.
Le cloisonnement était bon. La discipline ne tenait pas.
Les espaces : ce qui débloque tout

C'est là que Zen entre en jeu. C'est un navigateur bâti sur le moteur de Firefox, qui reprend l'ergonomie inventée par Arc avant son abandon : une barre latérale verticale, et surtout des espaces.
À savoir avant de te lancer. Zen est un projet jeune, porté par une équipe communautaire financée par des dons. Concrètement, ça veut dire deux choses. La bonne : ils rattrapent les correctifs de sécurité de Firefox en un à quatre jours, ce qui est excellent pour un projet de cette taille. La moins bonne : les fonctions qui leur sont propres, dont ce fameux couplage espace vers conteneur, ont encore des bugs ouverts, et le mécanisme de mise à jour a connu un défaut sérieux corrigé au printemps 2026. Je te le dis parce qu'un article qui prêche la prudence ne peut pas te recommander un outil sans te dire d'où il vient. Ça n'a pas changé ma décision : le gain d'usage est tel que je suis passé dessus entièrement, y compris pour ma banque. Mais on y va en sachant, pas par enthousiasme aveugle. Concrètement, sauvegarde ta configuration de temps en temps, et tu peux suivre l'état réel du projet sur la liste de ses tickets ouverts.
Si le conteneur est un trousseau de clés, l'espace est un bureau. Quand tu t'installes au bureau « pro », tu ne vois que les dossiers pro posés dessus, les autres sont rangés ailleurs. Et le trousseau pro est déjà dans ta poche, sans que tu aies eu à le prendre.
Traduit en navigateur : chaque espace a sa propre liste d'onglets, et tu ne vois que celle-là. Tes 40 onglets de développement n'existent plus à l'écran quand tu passes en perso. Et chaque espace porte un conteneur par défaut, donc tout nouvel onglet que tu ouvres là naît dans la bonne identité.



Le changement est là : tu ne choisis plus ton identité, tu choisis ton contexte, et l'identité suit. Même adresse tapée, résultat différent selon l'endroit où tu es. Sans y penser, sans choisir dans un menu, sans te tromper.
C'est pour ça qu'il faut les deux, et pas l'un ou l'autre. Le conteneur fait le travail de séparation, mais il te demande une décision à chaque onglet. L'espace ne protège rien tout seul, mais il supprime la décision. L'un sans l'autre, soit tu es protégé et tu abandonnes au bout d'une semaine, soit tu es bien rangé et tout le monde te voit.
L'étape à ne surtout pas rater

Si tu ne retiens qu'une manipulation de cet article, c'est celle-là.
Un espace ne sert à rien tant que tu ne lui as pas assigné son conteneur. Par défaut, un espace fraîchement créé n'en porte aucun : il range tes onglets, il ne sépare aucune identité. Tu as le confort visuel sans la protection, ce qui est le pire des deux mondes puisque tu te crois cloisonné sans l'être.
Et le piège, c'est que ça ne se fait pas au moment où on s'y attend. L'écran de création ne demande que le nom et l'apparence. Le conteneur s'assigne après, en éditant l'espace une fois créé.
Donc la séquence complète, dans l'ordre : tu crées ton conteneur, tu crées ton espace, puis tu retournes dans les réglages de l'espace pour lui attribuer ce conteneur par défaut. Trois étapes, pas deux.
Vérifie ensuite que ça mord, c'est l'affaire de dix secondes : ouvre un onglet depuis cet espace, le nom du conteneur doit apparaître, et l'onglet doit porter sa couleur. Si l'onglet est neutre, l'assignation n'a pas pris.
Tant que tu y es, active l'option qui bascule automatiquement vers l'espace correspondant quand tu ouvres un onglet d'un conteneur. C'est elle qui rend le système bidirectionnel, et elle n'est pas cochée par défaut.
J'ai huit espaces : perso, pro, ma marque, dev, deux clients, la banque, et un bac à sable. La banque, je la garde volontairement vide de tout le reste.
Le bonus si tu développes
Si tu bosses sur une application avec plusieurs rôles utilisateurs, tu connais la galère : tester en admin, en client et en invité, ça veut dire trois navigateurs ou des déconnexions en boucle.
Avec les conteneurs, tu ouvres tes trois comptes dans trois onglets côte à côte. Et un espace bac à sable, sans aucun compte connecté, te sert pour tout ce que tu consultes une fois sans vouloir être suivi.
Mon setup, en clair
Zen fait tout. Huit espaces, huit identités, la banque comprise dans son espace dédié qui ne contient rien d'autre.
J'utilisais Firefox avant, durci au maximum, avec les mêmes conteneurs. Je ne l'ouvre plus. La raison tient en une phrase : mon Firefox était sécurisé mais bordélique. La protection était là, l'organisation non, et au bout d'un moment c'est l'organisation qui décide si tu tiens ou pas.
J'ai vérifié avant de basculer que je ne perdais pas le durcissement au passage, en comparant ligne à ligne les réglages des deux. Il manquait une quinzaine de protections côté Zen, je les ai rajoutées. C'est un détour que je recommande à quiconque migre depuis un Firefox durci : ne pas présumer que le fork hérite de tout.
Brave reste mon Chromium de secours, pour l'automatisation et les rares sites récalcitrants. J'ai expliqué pourquoi dans la partie 1.
Sur mobile, je suis sur Brave et je n'ai pas de multi-compte. Autant être clair : aucun navigateur mobile ne gère les conteneurs aujourd'hui. Le cloisonnement s'arrête au bureau. Je fais peu de choses sur téléphone, et Brave limite déjà le pistage par défaut, donc j'assume.
Un détail qui vaut plus qu'il n'en a l'air : tes favoris
Un favori, c'est juste un raccourci vers un site. Rien de technique. Mais à l'ère du hameçonnage, c'est devenu un outil de sécurité, et presque personne ne s'en sert comme tel.
Le scénario est banal. Tu tapes le nom de ta banque dans un moteur de recherche. Le premier résultat est une annonce, achetée par quelqu'un qui a copié le site à l'identique sur une adresse qui ressemble. Tu cliques, tu saisis tes identifiants, c'est fini. Ça marche aussi avec une faute de frappe dans l'adresse, quelqu'un a acheté le domaine mal orthographié et t'attend.
La parade tient en une phrase : pour tes sites sensibles, tu n'y accèdes que par un favori créé depuis le vrai site. Le favori ne te protège qu'à condition d'avoir été créé une première fois depuis le site légitime, vérifié.
Et contrairement à ce qu'on croit, pas besoin de les ranger en dossiers. Je garde les miens à plat, parce que les favoris ne sont pas de la connaissance, juste des points d'accès. La barre d'adresse remonte les favoris en priorité quand tu tapes un nom, et tu peux attribuer un mot-clé à un favori, ce qui te donne un raccourci direct sans risque de faute de frappe.
Un arbre de dossiers demande une décision de rangement à chaque ajout, et devient faux au bout de six mois quand ton usage a changé. Une liste plate plus la recherche, ça ne se périme jamais.
Par où commencer
Trois conteneurs suffisent pour démarrer : perso, pro, banque. Épingle ta banque au sien, tu auras déjà réglé l'essentiel.
Si tu jongles entre plusieurs comptes au quotidien, teste les espaces. C'est le seul truc qui m'a fait tenir la discipline plus d'une semaine.
Et rappelle-toi la limite : ça protège tes sessions, pas tes extensions.
Pour aller plus loin
Tout ce que j'ai appris en configurant mon navigateur par ses fichiers, je l'ai rassemblé dans un document pensé pour être donné à une IA : où vit quoi dans un profil, comment décider du découpage de ses identités, les pièges qui cassent une configuration en silence, et un script prêt à l'emploi.
Tu peux le récupérer ici : Piloter son navigateur avec son agent IA.
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