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Devenir un rôdeur : l'art de s'extraire pour retrouver sa voix

6 min de lecture
Par Matthieu Cousin

Table des matières

J'ai passé des années à ingérer le contenu des autres. À recycler leurs opinions. Jusqu'à ce que je réalise que j'avais perdu ma propre voix.

Tu connais peut-être ce sentiment. Tu consommes du contenu en boucle. Tu lis, tu regardes, tu écoutes. Et quand vient le moment de créer quelque chose, tu te dis : "Ça a déjà été fait. Et mieux que ce que je pourrais faire."

Le FOMO te paralyse. Tu continues de consommer. Et le cycle recommence.

Et si la solution était contre-intuitive ? Et si, pour retrouver ta voix, il fallait d'abord te couper du monde ?


Le rôdeur

Dans son livre S'anomaliser, Étienne Lereun décrit un archétype qui m'a marqué : le rôdeur.

Le rôdeur, c'est celui qui s'extrait volontairement du bruit ambiant pour retrouver ses aspirations profondes. Pas un ermite qui fuit le monde définitivement. Plutôt quelqu'un qui alterne entre présence et retrait.

Sa démarche se découpe en trois phases :

  1. S'extraire : se laver du monde, se détacher des réactions calculées et des rêves collectivisés
  2. Se trouver : explorer ses propres pensées, sans chercher à les rentabiliser
  3. Revenir : réintégrer le monde avec un regard neuf et ses propres réponses

S'extraire : Construire sa citadelle

Le problème, c'est qu'on ne se rend même plus compte qu'on est influencés.

Les algorithmes ne se contentent pas de nous montrer ce qu'on aime. À force de nous observer, ils finissent par anticiper nos désirs. Ce que tu crois être "ton" opinion sur un sujet est peut-être juste le résultat de centaines de contenus similaires que tu as consommés sans t'en rendre compte, et qui ont façonné ta pensée.

Nos élans personnels se mélangent à ceux des autres. On perd notre essence unique.

Mettre de la friction

Ma première ligne de défense : les limitateurs. J'ai configuré mon téléphone pour me bloquer tous les jours au bout de 10 minutes sur chaque réseau social.

C'est pas grand-chose. Mais cette friction volontaire m'oblige à faire un choix conscient si je veux continuer à scroller. Et souvent, ça suffit à me sortir de la boucle.

Au lieu de céder au plaisir instantané, à l'addiction à la dopamine, je suis "forcé" d'avancer sur des sujets qui éveillent ma curiosité. Des sujets qui demandent plus de temps, plus de concentration, avant de donner une récompense.

Alterner les phases

Mais le vrai changement est venu quand j'ai compris le concept de phases alternées.

Jean-Charles Kurdali parle du "5 majeur" et du "Big 3".
- Le 5 majeur, ce sont les 5 créateurs ou penseurs qui forment ton socle pour penser le monde, ta vie, tes projets pendant un temps donné.
- Le Big 3, ce sont les 3 créateurs qui sont tes influences principales dans un domaine précis (santé, business, philosophie...).

L'idée, c'est de choisir intentionnellement ce que tu vas consommer. Au lieu de te laisser porter par les algorithmes, tu définis les auteurs qui correspondent à ta phase de vie actuelle et tu plonges à fond dans leurs idées.
NB : les algorithmes peuvent te faire découvrir ces personnes, mais une fois que tu les as trouvées, il faut t'en extraire pour ne pas te laisser distraire.

"C'est n'être nulle part que d'être partout." Sénèque

Et puis il y a les phases d'extraction. Plus aucun contenu externe. Pendant quelques semaines, voire quelques mois, tu ne consommes plus rien de nouveau. Tu te laisses aller à tes propres pensées.

Ma citadelle intérieure

Pour tenir cette position, il faut un ancrage. Un lieu, physique ou digital, qui te permet de t'extraire du rythme du monde.

La mienne, c'est mon second cerveau sur Obsidian. Plusieurs milliers de notes accumulées au fil des années, et ça continue de grossir. Mes réflexions, mes lectures, mes connexions entre idées.

Aujourd'hui, avec les assistants IA que je me suis construits avec Claude Code, c'est encore plus puissant. Je peux dialoguer avec mes propres idées. Pas avec celles d'internet. Avec les miennes, celles que j'ai déjà validées et intégrées dans mon coffre.
NB : même si l'IA, avec ses propres biais, influence quand même mes pensées.

Le principe derrière tout ça : l'ordre digital permet le chaos créatif. Une organisation numérique bien calibrée me rend serein. Et cette sérénité m'encourage à explorer, à tester des trucs, à me laisser porter par mes curiosités.


Errer avec intention : Le paradoxe du rôdeur

Il y a un paradoxe dans tout ça. D'un côté, le rôdeur de Lereun prône l'errance. Explorer sans but, suivre ses curiosités sans chercher à les rentabiliser. De l'autre, la solitude sans direction peut devenir un piège. On s'enferme dans sa propre conception du monde, on perd pied avec le réel. On arrête de progresser.

Comment réconcilier les deux ? L'errance, ce n'est pas l'absence de direction. C'est l'absence de destination influencée par les autres.

Quand je suis en phase d'extraction, je ne fais pas "rien". J'écris. Je réfléchis. Je dialogue avec mon coffre Obsidian. Le fait d'écrire structure ma pensée. Et comme je suis coupé des influences extérieures depuis quelques semaines, ce qui émerge est vraiment de moi.

Je m'autorise à créer, même si c'est peut-être déjà fait par d'autres. Parce que j'aurai mon angle unique.

L'exemple des fourmis

Récemment, je me suis mis à l'élevage de fourmis. Aucun objectif lucratif. Juste une curiosité qui m'a happé.

En m'immergeant dans ce hobby, j'ai découvert une niche sous-exploitée : il n'y avait pas de nids disponibles en Guadeloupe, et les frais de port depuis la métropole étaient exorbitants. J'ai lancé un petit projet pour répondre à ce besoin, et il m'a emmené bien plus loin que prévu : aujourd'hui j'imprime les pièces moi-même et je redessine celles qui ne me conviennent pas.

Ce qui semblait "inutile" est devenu une opportunité concrète. Pas parce que je l'avais planifié. Mais parce que je me suis autorisé à explorer sans attente.

C'est ça, errer avec intention. Suivre ce qui t'anime, sans te demander si c'est "rentable" ou si ça a "déjà été fait". Et voir ce qui émerge.


Revenir au monde : Le scenius

Le rôdeur n'est pas un ermite. S'il s'extrait du monde, c'est pour mieux y revenir.

Parce que rester dans sa bulle trop longtemps, c'est risquer de s'enfermer dans une pensée obtuse. On croit avoir tout compris, mais on n'a jamais confronté ses idées à la réalité. On finit par tourner en rond.

Il faut revenir. Parler à son entourage. Publier. Exposer ses idées au monde.

Show Your Work

Austin Kleon a écrit un livre qui m'a marqué : Show Your Work.

Son idée centrale : on apprend parfois mieux d'un amateur que d'un maître. Parce que le maître a oublié les difficultés par lesquelles il est passé. L'amateur, lui, est encore dans le processus. Il peut documenter sa progression en temps réel.

C'est pour ça que j'écris. Pas parce que je suis expert. Mais parce que documenter ma progression me permet de la transmettre et de rencontrer des personnes animées des mêmes envies.

Le scenius

Kleon parle aussi du "scenius". C'est l'idée que le génie n'est jamais seul. Il est le fruit des interactions d'un groupe de personnes qui forment un environnement créatif. Les grandes idées émergent de ces échanges.

Si tu veux que les gens participent à ton scenius, participe au leur. Partage tes passions. Crée un blog, une chaîne, une newsletter. En montrant ce qui t'anime, tu attires des personnes avec les mêmes centres d'intérêt. Ce sont elles qui t'aideront à progresser.

Ta perspective unique

Le but n'est pas d'être le premier à parler d'un sujet. Ni de le faire mieux que tout le monde. Le but, c'est de l'expliquer avec tes mots.

Jean-Charles Kurdali et Eliott Meunier appellent ça ta "pensée unique" ou ton "monopole personnel". C'est ta perspective, ton histoire, ta manière de voir les choses. Cet agrégat est irremplaçable.

Ton angle parlera à certaines personnes mieux que n'importe quel expert. Parce qu'elles se reconnaîtront dans ton parcours, tes doutes, tes découvertes.

Alors arrête d'attendre d'être légitime. Arrête de te dire que ça a déjà été fait. Parle de ce qui te fait vibrer et confronte-le au monde.


Conclusion

En résumé, le rôdeur suit un cycle simple : s'extraire, se trouver, revenir. Pour appliquer facilement ce cycle :
- Mets de la friction entre toi et les algorithmes.
- Choisis intentionnellement ce que tu consommes.
- Accorde-toi des phases où tu ne consommes plus rien.

Dans ce silence, ta voix revient. Tes idées émergent. Pas forcément des idées originales. La créativité, c'est l'art de connecter les choses, de relier les pièces du puzzle à ta manière.

Et quand tu reviens dans le monde, partage cette perspective. Pas parce que tu es expert. Parce que ton angle parlera à des gens que les experts n'atteignent pas.

Et toi, quelle curiosité tu t'interdis d'explorer ?

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